La société féodale 
manuscrit du XIIIème siècle
Miniature où sont représenté un seigneur, des ecclésiastiques et divers personnages (« bataille entre les francs et les turcs » dans La Chanson d’Antioche, manuscrit du XIIIème siècle, BNF).

Au XIIème siècle, la société était dominée par une aristocratie féodale. Excepté le roi, tous les seigneurs étaient censés tenir leur domaine d’un seigneur au dessus d’eux, leur « suzerain ». On disait qu’ils étaient ses « vassaux » (vassal au singulier). Un suzerain avait souvent plusieurs vassaux et il pouvait arriver qu’un vassal ait plusieurs suzerains. Un seigneur pouvait être parfois ecclésiastique (un évêque ou un abbé qui possèdait un ou plusieurs fiefs). En Aquitaine, les châtellenies étaient souvent dirigées en coseigneurie, plusieurs seigneurs régnant sur un même domaine indivisible.

Les trois ordres:

La société dans laquelle vécut Richard Coeur de Lion était perçue comme une société cloisonnée en trois ordres. Ce mode d’organisation se retrouvait dans une grande partie de l’Europe Occidentale. Dans les faits, ces trois ordres n’étaient pas si distincts et la réalité était plus complexe. En Aquitaine en particulier, elle recelait des spécificités qui forgèrent son identité.

Le clergé
manuscrit du XIIIème siècle
Saint Grégoire, représenté en habits du XIIème siècle, (miniature de Gregorius Magnus, Registrum Epistolarum, XIIème siècle BNF)

Le premier ordre était le clergé, « ceux qui prient ». Divisé entre clergé séculier et clergé régulier, il veillait à la conformité de la société avec la loi divine, au respect des lois de Dieu et des préceptes de l’Eglise Catholique Romaine. Les moines vivaient reclus, consacrant leur vie à Dieu. Les clercs séculiers veillaient au salut de l’âme des autres membres de la société et répandaient la parole de Dieu. Le rôle du clergé était d’assurer la conformité entre la société et la volonté de Dieu.

Au XIIème siècle, le clergé était redevenu puissant et influent. La Réforme Grégorienne, à la fin du XIème siècle, avait soustrait les principaux ecclésiastiques de l’influence des princes, qui autrefois avaient fait preuve de beaucoup d’ingérences dans les affaires de l’Eglise, notamment dans la nomination des évêques.

Certains clercs, comme Suger, Bernard de Clairvaux, le fondateur de l’ordre des cisterciens, ou encore Thomas Beckett, eurent une grande influence dans les cours de France et d’Angleterre. Dans le reste de ces royaumes, le pouvoir ecclésiastique se manifestait par l’intermédiaire des paroisses, circonscriptions ecclésiastiques qui étaient aussi les principaux repères géographiques et identitaires pour les populations. Les abbayes et monastères possédaient également de véritables domaines, se comportant comme des seigneurs féodaux. Ils prélevaient la dîme, impôt correspondant au dixième de la production des contribuables.

Au XIIème siècle, suite aux croisades et à la création des Etats Latins d’Orient, apparurent les ordres religieux-militaires, également sous l’autorité de l’Eglise, comme les Templiers, ou les Hospitaliers, qui acquirent énormément de richesses et de domaines, non seulement en Terre Sainte, mais aussi en Europe.

Eglise de Lageyrat, près de Châlus
Eglise de Lageyrat, près de Châlus (Photo Office de tourisme des Monts de Châlus)

La civilisation médiévale en Europe était marquée par la religion chrétienne. La vie au quotidien, les grandes étapes de la vie, comme le mariage ou la mort, étaient rythmées par la religion et les sacrements délivrés par les prêtres : évêques, curés et autres abbés. On vivait dans la crainte du châtiment divin, interprétant les catastrophes et les malheurs comme des punitions envoyées par Dieu. Le pouvoir de l’Eglise et de la religion sur les mentalités se manifesta à travers l’édification d’une foule d’églises, qui firent partie des plus belles réalisations de l’art roman, puis de l’art gothique à partir du XIIIème siècle.


Moines-Saint Paschase Radbert
Moines (Saint Paschase Radbert & moines de Saint-Riquier paschasius radbertus (s.), expositio in matthaeum XIIème siècle, BNF).

Mais le rôle de l’Eglise ne s’arrêtait pas là. Les clercs, notamment les moines, étaient quasiment les seuls, aux Xème et XIème siècles, à effectuer un travail de préservation de la culture et du savoir. Les moines copistes rédigeaient de nombreuses copies de textes religieux, mais aussi d’ouvrages antiques, notamment de certains philosophes grecs. C’est grâce à ce rôle extrêmement important de l’Eglise que nous connaissons encore les grands auteurs antiques et du Haut Moyen Age.

Les ecclésiastiques étaient également des acteurs politiques et économiques de premier plan. En Limousin, l’évêque de Limoges était un personnage puissant, disposant de domaines comparables à ceux des vicomtes. Les Abbayes, nombreuses et très influentes, jouèrent un rôle important dans la conquête de nouvelles terres cultivables et sur l’installation de nouvelles communautés rurales, permettant à la société paysanne de se développer.


La noblesse
Mariage de Guy de Lusignan
Mariage de Guy de Lusignan (Mariage de Guy de Lusignan et de la sibylle de Jérusalem, Guillaume de Tyr, historia miniature, XIIIème siècle, BNF).

Contrairement au clergé, la noblesse, « ceux qui combattent », n’était pas un ordre bien définis aux limites bien marquées. Etre un noble au XIIème siècle, c’était celui qui ne vivait pas de son travail mais des revenus de ses possessions, c’était celui qui s’habillait d’une certaine manière, celui qui pratiquait des activités réservées comme la chasse, les jeux de cours etc. Ce fut à cette époque que beaucoup de nobles se distinguèrent par l’adoption d’un blason. La puissance d’un noble dépendait  de sa famille et des terres qu’il possédait.

Au XIIème siècle, la noblesse pouvait être séparée en deux catégories peu distinctes qui se mêlaient peu à peu entre elles. La première était celle des aristocrates de vieilles lignées, souvent descendants de l’aristocratie carolingienne. Ses membres étaient les grands seigneurs féodaux, les comtes et autres ducs. Les familles royales faisaient également partie de cette « haute » noblesse.

Celle-ci se mêlait de plus en plus à une aristocratie guerrière née avec l’apparition du système féodal. Lors des siècles précédents, avec la division du pouvoir central, tombé entre les mains des aristocrates locaux, les grands seigneurs s’étaient entourés d’une maison de « milites », de combattants, souvent à cheval, qui furent à l’origine de la chevalerie. Petit-à-petit ces combattants revendiquèrent à leur tour, en échange de leur service, des privilèges et un mode de vie noble. Ces chevaliers et petits barons reçurent des domaines, des terres et autres droits, et se mêlèrent à l’ancienne aristocratie.


Personnages en habits du XIIème siècle
Personnages en habits du XIIème siècle (Saint Paul Prêchant, miniature de la Seconde Bible de Saint Martial de Limoges, XIIème siècle, BNF).

Durant le XIIème et surtout au XIIIème siècle, la noblesse se ferma à l’accès de nouveaux membres et s’accapara la fonction de chevalier qui devint également peu à peu une prérogative nobiliaire. C’est ainsi que de grands monarques comme Richard Cœur de Lion se firent adouber chevalier : la fusion entre vieille aristocratie foncière et jeune noblesse guerrière était accomplie.

Dans la société, la noblesse avait un rôle politique et militaire. La plupart des nobles au XIIème siècle étaient des seigneurs féodaux, possédant des terres au nom de leur suzerain. Ils possédaient des droits sur leurs domaines, pouvant prélever l’impôt, rendre la justice et recruter des soldats.  Ils faisaient exploiter une partie de leur terre directement, et en confiaient d’autres à des tenanciers, en échange d’un impôt.

La noblesse était très hiérarchisée, depuis les grands seigneurs, ducs, comtes, vicomtes, qui étaient capables de mobiliser d’énormes moyens financiers et militaires, et possédaient donc une grande influence, parfois à l’échelle du royaume, jusqu’à la multitude des petits barons, chevaliers, et petits vassaux qui parfois n’avaient pas de fiefs et se trouvaient à la limite entre noble et non noble. Leur statut et leur mode de vie dépendait alors de leur richesse personnelle.


Nobles en armes
Nobles en armes (Mordrain et le messager de Saracinte, miniature tirée de L’histoire du Saint Graal, XIIIème siècle, BNF).

L’autre rôle fondamental de la noblesse était donc la guerre. Il s’agissait même de la fonction première de « ceux qui combattent ». Ils avaient ainsi pour mission de défendre leurs sujets et le royaume. Ils devaient un service militaire au roi ou à leur suzerain, qui pouvait faire appel à eux en cas de guerre. Avec l’assimilation de la chevalerie à la noblesse, une culture nobiliaire de la guerre se développa. Ainsi, être noble signifiait se comporter de manière chevaleresque, c’est-à-dire faire preuve de courtoisie et de bravoure au combat et d’assurer sa réputation par des faits d’armes. Les tournois devinrent alors une activité très prisée par la noblesse.

A la fin du XIIème siècle, même les grands nobles, issus de l’ancienne aristocratie, revendiquèrent un statut guerrier. La chevalerie se fermait de plus en plus aux non nobles. Les rois se faisaient adouber. Ainsi, la réalité de la noblesse variait énormément selon les régions et les statuts.

Le reste de la société, « ceux qui travaillent » 
Paysan
Paysan (Mois de Juin, miniature d’une Bible du XIIème siècle, BNF).

Pour le reste de la société, ces non nobles, parfois appelés « roturiers » qui représentaient environ 90% de la population médiévale, la diversité était bien plus grande. Parmi eux, une écrasante majorité était composée par des paysans. Ces derniers constituaient le gros des habitants de l’Europe tout le long du Moyen Age. Ils constituaient les masses laborieuses qui soutenaient la société en produisant les biens de première nécessité. Ce sont eux, par les impôts qu’ils payaient, qui étaient à l’origine de la richesse du clergé et de la noblesse.

La condition de paysan revêtait beaucoup de réalités différentes. Pour la plupart, ils vivaient sous la domination d’un seigneur, noble ou ecclésiastique. La plupart des paysans étaient libres. Ils devaient juste s’acquitter des impôts et taxes qu’ils devaient à leur seigneur en échange de l’exploitation des terres dont ils vivaient. Ils devaient également utiliser les structures « banales » (fours, moulins), construites aux frais du seigneur, contre une taxe. Ils étaient sinon libres d’aller à leur gré, de sortir de la seigneurie à laquelle ils étaient rattachés, et de se marier comme ils l’entendaient. Ils restaient néanmoins soumis  à la justice et aux corvées seigneuriales.

Les Moissons
Les Moissons (allégorie du Mois de Juin, manuscrit du XIIème siècle, BNF).

Fermiers, métayers, tenancier, laboureurs, on trouvait beaucoup de statuts différents parmi ces paysans. La plupart d’entre eux vivaient d’une agriculture d’autosubsistance, produisant pour eux-mêmes et leur propre survie, ainsi que pour payer les impôts. Beaucoup de paysans pratiquaient des activités artisanales en plus de leurs activités agricoles, afin de compléter leurs ressources. Ils habitaient dans des villages, isolés ou groupés autour du château qui servait de refuge en cas d’attaque. Les habitations paysannes étaient alors très frustres, de simples murs en torchis, accompagnés d’un sol en terre battue et d’un toit de chaume. La pierre et le bardeau de châtaignier dans certaines régions pouvaient indiquer un statut plus élevé. La communauté villageoise composée de plusieurs cellules familiales, était alors la base de l’organisation sociale pour la paysannerie.

Au bas de l’échelle se trouvaient les serfs. Ils étaient totalement assujettis à leur seigneur. Ils ne possédaient rien en propre, et tenaient leur bien de leur seigneur. A leur mort, leurs enfants n’en héritaient pas. Ils ne pouvaient quitter la seigneurie ni se marier sans l’autorisation de leur seigneur.

La vie des paysans du Moyen Age était rude selon des critères contemporains. La guerre, la famine, les épidémies étaient fréquentes. En revanche, les nombreuses fêtes, religieuses pour la plupart, et l’essor économique du XIIème siècle, nuançaient ce constat et permirent une amélioration du quotidien de beaucoup de paysans.


Les Moissons
Les Moissons (allégorie du Mois de Juin, manuscrit du XIIème siècle, BNF).

Ce furent les habitants des villes qui se démarquèrent de plus en plus. Ils vinrent bousculer l’image d’une société divisée en trois ordres. Au cours des XIème et XIIème siècles, les villes s’enrichirent par le commerce et le développement de structure qui regroupaient les artisans en « métiers ». De plus en plus spécifiques, elles ne supportèrent plus la tutelle de seigneurs féodaux. Les monarques leur accordèrent des chartes de franchises qui les libérèrent du pouvoir féodal. Elles se dirigèrent alors de façon autonome, avec un conseil urbain à leurs têtes, tout en demeurant assujetties au pouvoir royal.